Je vis dans mon songe que Chrétien se trouva dans une peine plus grande que quand il avait eu à combattre Satanas, et qu’il n’avançait qu’avec la plus grande circonspection. Car dans toute la longueur de cette vallée, il y avait sur la droite un fossé fort profond; ce fossé est celui dans lequel un aveugle avait conduit un autre aveugle, et où il avaient péri misérablement : sur la gauche était une fondrière fort dangereuse, dans laquelle si un juste même venait à tomber, il ne trouverait point de fond où son pied pût s’arrêter; le roi David y tomba une fois, et il y aurait péri, s’il n’eût pas trouvé quelqu’un qui l’en tira.
Le sentier, qui traversait cette vallée entre ces deux écueils, était extraordinairement étroit; aussi Chrétien avait-il bien de la peine à s’en tirer : marchant dans les ténèbres, s’il cherchait à éviter la fondrière, il était près de tomber dans le fossé, et souvent, quand il levait son pied, il ne savait pas où et sur quoi il pouvait le poser. De plus, il entendait dans le lointain des voix effrayantes, un hurlement continuel, et des gémissements qui paraissaient partir comme d’un grand nombre de personnes qui étaient dans une misère horrible, dans les tourments, et dans les fers. Toutes ces choses le remplissaient d’effroi; à quoi se joignaient des spectres, des fantômes et de malins esprits, qui paraissaient le menacer. Chrétien vit que son épée lui était inutile contre de pareils ennemis; il eut recours à une autre arme appelée Toute-prière, et il s’écria d’une voix ferme : « Seigneur, venez, je vous prie, à mon secours, et délivrez mon âme : oui je marcherai dans la force du Seigneur mon Dieu. » Ces paroles épouvantèrent les spectres et les fantômes; ils prirent la fuite et ne reparurent plus.
Chrétien, après avoir marché pendant quelque temps, crut entendre la voix d’un homme qui le précédait, et qui disait : « Quoique je marche à travers la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi. » Ces paroles lui firent grand plaisir : d’abord il en conclut que des personnes qui avaient la crainte de Dieu étaient dans cette vallée ainsi que lui; en second lieu, cela lui fit voir que Dieu était avec eux, quoiqu’ils fussent dans les ténèbres et dans un état triste; en troisième lieu, il en conçut l’espérance d’avoir par la suite une compagnie, s’il pouvait venir à bout de surmonter les obstacles qui l’environnaient.
Il avança donc et appela la personne qui était devant lui, mais il n’en eut point de réponse. Cependant peu à peu le jour vint à paraître, ce qui augmenta les espérances de Chrétien; et il dit : « Que le Seigneur est bon, il a fait succéder aux ténèbres de la nuit la clarté du matin. »
Le jour étant venu, il regarda derrière lui, non qu’il eût aucune envie à se retourner, mais pour voir à la lumière quels étaient les dangers à travers lesquels il avait passé dans les ténèbres, et il remarqua parfaitement le fossé qui était sur la droite et la fondrière qui était de l’autre côté, et combien le chemin qui était entre deux était étroit. Il aperçut aussi les spectres et les fantômes, mais tous très éloignés; car dès que le jour commence à luire, ils disparaissent.
Chrétien avec le secours de la lumière étant parvenu à sortir heureusement de la vallée, continua sa route, et vint à une petite élévation qui semblait faite pour que les pèlerins pussent découvrir devant eux. Chrétien étant monté au haut, aperçut Plein-de-foi qui était devant lui, et qui avançait sa route; il se mit à lui crier, arrêtez, arrêtez, et vous aurez un compagnon. À ces cris Plein-de-foi regarda derrière lui, et Chrétien lui cria encore, arrêtez, jusqu’à ce que je vous rejoigne. À quoi Plein-de foi répondit : Non, non, il y va de ma vie, et le vengeur du sang est derrière moi. Chrétien fut un peu ému de cette réponse, et ramassant ses forces, il gagna bientôt Plein-de-foi, et même le devança, de sorte que le premier fut le dernier. Chrétien ne put se défendre de sourire avec une sorte de complaisance de ce qu’il avait devancé son frère; mais ne prenant pas assez garde à ses pieds, il fit un faux pas et tomba, et il aurait eu de la peine à se relever, si Plein-de-foi ne lui eût aidé.
Alors je vis dans mon songe qu’ils se mirent à marcher ensemble et causant avec le ton de l’amitié, ils s’entretinrent de ce qui leur était arrivé dans leur voyage.
Chrétien. Je suis charmé, mon cher Plein-de-foi, de vous avoir rejoint, et de ce que Dieu a permis que nous puissions aller de compagnie dans l’heureux pays qui est le but de notre voyage.
Plein-de-foi. Je croyais, mon cher ami, que vous aviez eu des compagnons en sortant de la ville, et comme vous m’aviez devancé, j’ai été forcé de faire tout seul beaucoup de chemin.
Chrétien. Êtes-vous resté longtemps dans la Cité de Destruction avant que d’en sortir pour votre pèlerinage ?
Plein-de-foi. Je n’y suis pas resté longtemps, car depuis votre départ, on ne parlait d’autre chose dans notre ville, sinon qu’elle serait brûlée avec la terre par le feu du ciel.
Chrétien. Quoi ! Les habitants parlaient ainsi, et il est possible qu’il n’y ait eu que vous qui soyez sorti pour échapper du danger ?
Plein-de-foi. Quoique ce fût, comme je vous l’ai dit, le sujet de leur entretien, je ne puis pas cependant me persuader qu’ils le crussent fermement; car dans la chaleur du discours j’entendis plusieurs d’entre eux se moquer de vous, et parler de votre pèlerinage comme d’une folie : mais moi j’ai été persuadé, et je crois encore que notre Cité périra par le feu du ciel; cette pensée m’a fait prendre le parti de l’abandonner.
Chrétien. N’avez-vous rien entendu dire de notre voisin Flexible ?
Plein-de-foi. Oui j’ai su qu’il vous avait suivi jusqu’à la fondrière du Découragement, dans laquelle on dit qu’il tomba : il ne veut pas en convenir, mais j’ai bien vu qu’il était couvert des ordures qu’il en avait rapportées.
Chrétien. Et qu’est-ce que ses voisins ont pu lui dire ?
Plein-de-foi. Depuis son retour, il est un objet de dérision pour tout le monde, chacun le méprise, et à peine veut-on avoir affaire à lui : il est présentement dans un état sept fois pire qu’il n’était avant sa sortie de la Cité.
Chrétien. Mais pourquoi se sont-ils mis ainsi contre lui, puisqu’ils ne font aucun cas du parti qu’il avait pris ?
Plein-de-foi. Oh ! Ils en disent tout le mal possible; que c’est un lâche, un apostat; qu’il n’est pas vrai dans ce qu’il professe : je crois que Dieu a suscité ses ennemis pour en faire un objet de mépris et d’insulte, et cela parce qu’il est revenu.
Chrétien. Lui avez-vous parlé avant que de sortir ?
Plein-de-foi. Je le rencontrai une fois dans la rue, mais il évita de me voir, et tourna la tête d’un autre côté, comme quelqu’un qui est honteux de ce qu’il a fait; ainsi je ne lui ai point parlé.
Chrétien. Lorsque je quittai notre pays, j’avais conçu quelque espérance de cet homme : présentement je crains bien qu’il ne périsse dans la Cité de Destruction; car il s’est conduit suivant le proverbe, qui dit : Le chien est retourné à son vomissement, et le sanglier qui était nettoyé s’est encore vautré dans l’ordure et la fange.
Plein-de-foi. C’est aussi ce que j’appréhende pour lui; mais qui peut empêcher ce qui doit être ?
Chrétien. Eh bien, mon cher voisin, laissons-le; et racontez-moi les diverses aventures de votre voyage.
Plein-de-foi. Au sortir de notre ville j’eus le bonheur d’éviter la fondrière dans laquelle vous tombâtes, et je gagnai la petite porte sans avoir éprouvé ce danger : je fis seulement la rencontre d’une femme dont le nom est Impudicité, laquelle voulait m’entraîner dans le mal.
Chrétien. Que vous fîtes bien d’éviter ses filets ! Joseph fut attaqué par elle, et lui échappa comme vous avez fait; cependant il pensa lui en coûter la vie.
Plein-de-foi. Vous ne sauriez imaginer quelle langue flatteuse elle avait; elle se mit auprès de moi d’une manière adroite pour me détourner, et me faire aller avec elle, me promettant toutes sortes de satisfactions.
Chrétien. Certainement elle ne vous promettait pas celle d’une bonne conscience : Dieu merci vous êtes échappé d’elle; mais celui contre qui le Seigneur est en colère tombera dans les pièges de l’impudique.
Plein-de-foi. Aussi, pour ne pas me souiller, je me rappelai un ancien écrit qui dit : Les pas de l’impudique mènent à l’Enfer. Je fermai donc les yeux, parce qu’elle aurait pu m’ensorceler par ses regards : alors elle se répandit en railleries; mais je continuai ma route.
Chrétien. N’éprouvâtes-vous pas quelque autre mauvaise rencontre ?
Plein-de-foi. Quand je vins au pied de la montagne appelée Difficulté, j’y trouvai un homme extrêmement âgé, qui me demanda qui j’étais et où j’allais. Je lui répondis que j’étais un pèlerin, et que j’allais à la Cité-céleste. Ce vieillard me dit : Vous me paraissez honnête; si vous voulez demeurer avec moi, vous aurez toutes sortes de satisfactions. Ensuite il me fit des offres et des promesses si brillantes, que je me sentis tenté d’y répondre : mais comme il me parlait, je jetai les yeux sur son front, et je vis qu’il y avait écrit : Dépouillez le vieil homme avec ses œuvres.
Chrétien. Que fîtes-vous pour lors ?
Plein-de-foi. Je lui dis que je ne voulais pas entendre à ses propositions, ni aller avec lui. Offensé de ma réponse, il me dit des injures; et comme je me tournais pour m’en aller, je le sentis me pincer si cruellement, que je crus qu’il emportait une partie de moi-même, ce qui me fit crier : Malheureux homme que je suis ! Néanmoins je le quittai, et je pris mon chemin vers la montagne.
Chrétien. Ne vîtes-vous pas le château qui est au haut ?
Plein-de-foi. Oui, et je vis aussi les lions avant que d’y arriver, mais je crois qu’ils étaient endormis, car il était environ midi; comme j’avais beaucoup de jour devant moi, je passai devant le portier de ce château, et je descendis la montagne.
Chrétien. Aussi me dit-il qu’il vous avait vu passer, et je voudrais qu’il vous eût fait entrer, car on vous y aurait fait voir des choses bien curieuses, et dont le souvenir vous aurait fait plaisir. Dites-moi, je vous prie, fîtes-vous quelque autre rencontre dans la vallée d’Humiliation.
Plein-de-foi. Oui, je fis celle d’un nommé Honte-fausse; et de tous ceux que j’ai rencontré dans mon voyage, je n’en ai point trouvé dont j’aie eu plus de peine à me débarrasser.
Chrétien. Comment donc ? Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?
Plein-de-foi. Il me fit un grand nombre de propos contre la religion elle-même; il me dit que c’était une chose basse, avilissante pour un homme, que de penser à la religion; qu’il était ridicule qu’un homme fût obligé de veiller sur ses paroles et sur ses actions, et mît des entraves à se propre liberté. Il m’objecta qu’il n’y avait que très peu de puissants, de riches et de philosophes, qui fussent de mon opinion; qu’il fallait être fou et extravagant pour risquer de tout perdre, et cela pour des biens que personne ne connait; que les principaux pèlerins, dans le temps où ils vivaient, avaient été dans un état misérable, et un grand nombre d’autres propos; par exemple, que c’était une honte que d’être touché d’un sermon, et de revenir chez soi contrit et gémissant; que c’était une honte que de demander pardon à son prochain pour quelque légère offense, et de lui faire restitution de quelque chose qu’on lui aurait pris.
Chrétien. Et que lui répondîtes-vous ?
Plein-de-foi. Je ne sus d’abord qui lui répondre; il me réduisit même au point que le feu me monta au visage, et eut de la peine à me quitter. À la fin je me mis à considérer que ce qui mérite l’estime des hommes est une abomination devant le Seigneur. Je pensai aussi que ce Honte-fausse m’avait bien dit ce qu’étaient les hommes, mais qu’il ne m’avait pas dit ce qu’est Dieu et sa parole; qu’au jour de la Sentence nous ne serons pas jugés à la vie ou à la mort suivant les sentiments élevés du monde, mais suivant la sagesse et la loi du Très-haut. Je me dis donc à moi-même, le parti le plus sûr est de vivre selon la parole de Dieu, quoique tout le reste du monde y soit opposé. Ainsi considérant que Dieu veut qu’on donne la préférence à sa Loi; que rien n’est au-dessus d’une conscience sans reproche; que ceux qui se rendent insensés pour le royaume du Ciel sont les plus sages, et que l’homme pauvre, qui aime le Christ, est plus riche que l’homme puissant qui le hait : Honte-fausse, lui dis-je, retire-toi, tu es l’ennemi de mon salut; pourrais-je te préférer à mon souverain Maître ? Si je rougis de ses voies et de ses commandements, dois-je me flatter d’en obtenir le bonheur ? Retire-toi. À la fin il me laissa : mais en vérité j’eus beaucoup de peine à éloigner cet importun.
Chrétien. Je suis charmé mon frère, que vous ayez résisté si courageusement à ce malheureux; il suffit de ne lui pas céder d’abord, il ne gagne que l’insensé, et personne autre. Le sage, dit Salomon, héritera de la gloire; mais la honte sera le partage de l’insensé.
Plein-de-foi. Je crois que nous devons implorer celui qui peut nous secourir contre la honte, et nous donner le courage de défendre la vérité sur la terre.
Chrétien. Vous avez bien raison; et quand on a recours à lui, il est rare qu’il n’exauce pas. Rencontrâtes-vous encore quelque autre personne dans cette vallée ?
Plein-de-foi. Non, personne; car je fus éclairé par le soleil le reste du temps que je mis à la traverser : et j’eus le même avantage, quand je passai par la vallée de l’Ombre-de-la-mort.
Chrétien. Ce fut fort heureux pour vous, et j’ai éprouvé un sort bien différent. Là-dessus Chrétien raconta son combat contre Satanas, le danger qu’il avait couru d’être vaincu, et dont il n’était sorti que pas la protection du Ciel; ainsi que la peine qu’il avait eue à traverser la vallée de l’ombre-de-la-mort.